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MUSHERS: PORTRAITS DE MUSHERS

 

Paul-Émile Victor, explorateur polaire français (1907-1995)

Grand explorateur des régions polaires, Paul-Émile Victor avait l'habitude de dire à propos de la conquête des pôles: « Oui, c'est un chien esquimau qui, le premier, a foulé l'emplacement exact du pôle Nord, le 6 avril 1909 ; c'est un chien esquimau également qui, le premier, est arrivé au pôle Sud, le 14 décembre 1911. Car aussi bien le vainqueur du pôle Nord, Robert Peary, que le vainqueur du pôle Sud, Roald Amundsen, ne purent atteindre leur but que grâce à leurs chiens. L'un des hommes les plus prestigieux de l'histoire de la conquête des pôles, Robert Falcon Scott, ne revint pas vivant de son voyage au bout du quatre-vingt-dixième degré sud, parce qu'il avait obstinément refusé d'utiliser les chiens, leur préférant la traction humaine. Et, si les chiens avaient le don de la parole et la mentalité des humains, ils revendiqueraient la gloire et les honneurs de ceux sans lesquels ils ne seraient jamais restés que des chiens de traîneaux.»

Paul-Émile Victor, Jurassien d'adoption, naît le 28 juin 1907 à Genève et passe toute son enfance et son adolescence à Saint-Claude puis à Lons-le-Saunier. Dès sa jeunesse, dans "la  mansarde" de la maison familiale qu'il investit, il dévore Jack London, Jules Vernes, Joseph Conrad, Rudyard Kipling. Et affiche sur ses murs ses rêves sous forme de carte et de photographies. Il est attiré par les extrêmes, d'un côté les pôles ; de l'autre la Polynésie. Il oriente ses études pour réaliser ces vocations, ingénieur de l'École Centrale de Lyon, diplômé de l'Institut d'Ethnologie de Paris et il fait son service militaire comme officier de marine à l'École Navale de Marseille pour apprendre à naviguer.

Attaché au musée d'Ethnographie du Trocadéro, aujourd'hui le musée de l'Homme, Paul-Émile Victor organise sa première expédition polaire au Groenland, en 1934. Après une traversée houleuse de l'Atlantique, à bord du Pourquoi-Pas ? , le commandant Charcot le dépose, avec le géologue Michel Perez, l'anthropologue Robert Gessain et le cinéaste Fred Matter, pour un an sur la côte Est du Groenland, chez les Esquimaux d'Ammassalik. « Sans Charcot, je n'aurais sans doute jamais commencé par l'Arctique  Le grand Robert Scott l'avait surnommé, le Gentleman des pôles. », avoua-t-il plus tard. Gérard Janichon et Christian de Marliave dans le livre qu'ils consacrent à L'aventure polaire française , analysent cette rencontre : « Même si l'aventure demeure présente, une nouvelle ère d'exploration et de découverte s'instaure. Charcot représente le passé, Victor le futur. Les semaines qu'ils passent ensemble sur le Pourquoi-Pas ? sont comme un trait d'union. »
Pendant un an, le petit groupe de scientifiques va étudier les us et coutumes des villageois en étudiant leur langue, l'utilisation des kayaks et la conduite des chiens de traîneau. Dans le cadre de leurs recherches, ils se déplacent sur plus de deux mille kilomètres pour visiter vingt-deux campements où des centaines d'habitants sont ethnographiés. Fred Matter rapporte de ce voyage un film émouvant en noir et blanc, ainsi que des enregistrements de chants Inuit.
De retour en France, Paul-Émile Victor organise des conférences, projette le film, et prépare sa proche expédition qu'il veut plus spectaculaire. La traversée du Groenland d'ouest en est. De toutes les façons, les conditions météorologiques à cette période ne permettent pas d'arriver directement à Ammassalik, où leur programme de recherche n'est pas terminé. La traversée de l'inlandsis n'est pas une mince affaire. Qu'importe que cela dure deux ou trois mois ou plus encore, l'aventure les tente à pied et à ski, sur la neige mais le plus souvent sur la glace. Parfois sur des traîneaux tirés par une meute de chiens en éventail, à près de trois mille mètres d'altitude et sous des températures toujours en dessous de zéro. Avant le départ, presque contre son gré, le chef d'expédition a accepté que les esquimaux coupent les crocs des chiens les plus agressifs. Trop dangereux selon eux. L'explorateur est bouleversé par ce début sanglant. Il sait aussi que le plan de route prévoit qu'au fur et à mesure de la diminution du chargement de nourriture, un chien sera abattu tous les trois jours. Car il est impossible de multiplier à l'infini le nombre de chiens et de traîneaux pour transporter des vivres, afin d'arriver sur la côte est avec toute la meute vivante. Les Français doivent se résigner à cette extrémité pour réussir. Théoriquement, seulement cinq seront à l'arrivée.

Le 16 mai 1936, l'Expédition Française Trans-Groenland , part de Jacobshavn, que Paul-Émile Victor considère comme le meilleur marché aux chiens de tout le Groenland. Quatre hommes, Victor, Gessain, Perez et le Danois Eigil Knut, trente-trois chiens, trois traîneaux, des vivres pour plusieurs semaines et face à eux un grand désert blanc glacé de deux mille kilomètres de long sur mille de large. Ils sont fascinés. Dés le début c'est l'enfer, le mauvais temps est de la partie. Tempêtes de neige, blizzards, white out permanent, c'est-à-dire un brouillard blanc qui ne permet pas de faire la différence entre le ciel et la terre, ils avancent dans du coton au risque de tomber dans une crevasse. Et comme si cela ne suffisait pas, un vent qui souffle entre cinquante et cent kilomètres à l'heure, et une température moyenne qui avoisine les moins trente degrés. Le soir, assommés de fatigue, il faut établir le camp, monter les tentes, nourrir les molosses, dîner et dormir. Le jeudi 4 juin, la première exécution a lieu. Après un long et pénible débat, le choix se porte sur un chien esquimau assez hargneux. Robert Gessain tient le rôle du bourreau, derrière une tente, d'une balle de pistolet dans l'oreille de l'animal. Ce jour là, aucun des chiens n'accepte d'engloutir le cadavre découpé. A partir du mois de juin des chutes de neiges ralentissent l'expédition pendant trois semaines. PEV, comme on le surnomme déjà, décide de rationner les vivres et d'alléger les traîneaux de plus de cent soixante-cinq kilos. Les jours passent, les mauvaises conditions persistent, les chiens sont de plus en plus fatigués, certains qui ne peuvent plus tirer, sont dételés et les explorateurs prennent leur place. Un jour, si on peut dire, ils font une étape de vingt-huit heures pour progresser de dix kilomètres en faisant trois fois l'aller-retour, pour soulager les traîneaux. Enfin, le 6 juillet, le calvaire prend fin. Ils ont effectué huit cent vingt-cinq kilomètres en cinquante-deux jours d'efforts, pour seulement cinq de beau temps. Dix-huit chiens sur trente-trois sont encore vivants, car finalement, ces cours tendres n'ont tués que douze chiens au lieu des vingt-huit prévus. Un jeune chien appelé Touto péri dans une crevasse et deux autres, Gabel et Itlouwinak disparurent.
Et comme pour fêter l'évènement, les trois chiennes, Arnavik, Aterangui et Singarnak mettent bas les unes après les autres, d'une joyeuse bande d'une douzaine de chiots fauves, noirs et blancs, ce jour là.

Tandis que Gessain et Perez rentrent en France, Victor se fait déposer par Charcot à Kanguersetoatsiak le 6 août. Le 15 septembre, le "Gentleman des pôles" disparaissait à la barre de son navire, englouti par une tempête au large des côtes islandaises.
PEV à l'intention de vivre au sein d'une famille esquimaude, « comme un Eskimo parmi les Eskimos ». Il se fait rapidement adopter par la communauté, au point de ne plus être considéré comme un blanc. Durant deux mois, il parcoure la banquise avec ses nouveaux amis, s'initie à l'oumiak, ce grand kayak familial, chasse, pêche. Il cohabite avec vingt-cinq Inuit et une quinzaine de chiens pendant toute la durée l'hiver polaire, dans une hutte de trente mètres carrés, construite pour l'occasion. Il apprend la langue et partage toute leur vie quotidienne. Cette aventure, car s'en est une, lui permet de terminer son étude ethnologique et d'acquérir une réputation mondiale.
Sitôt le retour du soleil Paul-Émile Victor repend ses explorations à l'intérieur du Groenland, sur plusieurs milliers de kilomètres, enchanté par ce qu'il voit : « Une nature d'une pureté et d'une authenticité qui, sans doute, n'existe nulle part ailleurs. On a vraiment le sentiment de se trouver devant la nature à l'état pur, originel. » Quatorze mois sont passés quand il revient à Paris.

On le retrouve au printemps 1938, en train d'essayer de convaincre l'armée française de l'utilité des chiens de traîneaux dans les déplacements de montagne des chasseurs alpins. Pour cela, il coordonne avec Michel Pérez et le Lieutenant Flotard, un raid transalpin de deux cent trente kilomètres par la Haute route des Alpes entre Nice et Chamonix.

Après l'armistice de 1940, Paul-Émile Victor quitte la France en octobre pour tenter de rejoindre l'Angleterre et les Forces Françaises Libres du Général de Gaulle. Mais après un séjour forcé au Maroc, puis en Martinique, il arrive finalement en 1941 aux Etats-Unis, où il s'engage dans l'US Air Force comme simple soldat. Rapidement nommé officier, du fait de son expérience d'avant-guerre, il devient instructeur à l'Ecole d'entraînement polaire. Il y crée des escadrilles Search and Rescue pour l'Alaska, le Canada, et le Groenland. Il est d'abord chargé du développement des techniques de parachutage polaire, puis est envoyé en Alaska où il commande, fin 1944, l'escadrille de sauvetage basée à Nome. Elle est affectée à la recherche des équipages aériens, américains et soviétiques, perdus dans le Nord de l'Alaska et dans les Iles Aléoutiennes. PEV, termine la guerre comme capitaine.

En 1947, il crée les Expéditions Polaires Françaises - Missions Paul-Émile Victor, qu'il dirige jusqu'en 1976. Près de cent cinquante expéditions ont été organisées simultanément. Parmi celles-ci, PEV en dirige dix-sept en terre Adélie, en Antarctique où se construit la base scientifique française permanente Dumont d'Urville et quatorze au Groenland. En tout, c'est quelque quatre à cinq mille hommes, en comptant les équipages d'avions, d'hélicoptères et de bateaux, dont deux mille cinq cents chercheurs, qui participent à ces expéditions.
En quelques années, Paul-Émile Victor a dopé les expéditions scientifiques polaires françaises.

Paul-Émile Victor réalise en 1977 son second rêve d'adolescence. Il s'installe avec sa famille, sur un îlot de Bora Bora en Polynésie Française où il avait séjourné plusieurs fois depuis 1958. Il dessine, écrit, peint, expose.
En février 1987, pour fêter ses quatre-vingt ans, il retourne en terre Adélie, en Antarctique.

Le 7 mars 1995, à midi, Paul-Émile Victor s'éteint chez lui, sur son îlot. Le 13 mars, selon sa volonté, il est immergé depuis le croiseur Dumont d'Urville de la Marine nationale, au large de Bora Bora.

Crédits photos : © Fonds PEV

Infos complémentaires :
Paul-Émile Victor : le site officiel
Dans les pas de Paul-Émile Victor : expéditions menées au Groenland oriental, 70 ans après PEV

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